Accéder au contenu principal

CHRONIQUE DE JURISPRUDENCE CONSTITUTIONNELLE 2024, Dominique ROUSSEAU, Pierre-Yves GAHDOUN et Julien BONNET, Revue Questions Constitutionnelles, mars 2025

CHRONIQUE DE JURISPRUDENCE CONSTITUTIONNELLE 2024, 
Dominique ROUSSEAU, Pierre-Yves GAHDOUN et Julien BONNET, 
Revue Questions Constitutionnelles, mars 2025



➤ D’un Conseil à l’autre. « Écrire l’histoire de son pays et de son temps, c’est repasser dans son esprit avec beaucoup de réflexion tout ce qu’on a vu, manié, ou su d’original sans reproche » soutient Saint-Simon dans ses Mémoires. Ainsi de l’histoire des neuf dernières années – 2016-2025 – du Conseil constitutionnel : c’est repasser dans son esprit tout ce qu’on a lu, vu, éprouvé et enduré « avec beaucoup de réflexion ». Et laisser la plume en suspens. Par charité.

Reste le « nouveau » Conseil constitutionnel. Comme à chaque renouvellement et plus encore l’année où le président change, les trois propositions de nomination ont été accueillies par de très nombreuses critiques. Moins vives à l’égard de la proposition du président du Sénat car si Philippe Bas est sénateur il est reconnu comme étant un grand juriste, mais très fortes à l’égard de la proposition du président de la République car Richard Ferrand est un de ses premiers et fidèles compagnons. Les votes parlementaires de confirmation de ces propositions traduisent cette différence de reconnaissance puisque le choix de Philippe Bas a été validé par 36 voix et seulement 2 contre, celui de Laurence Vichnievski, ancienne magistrate et ancienne députée Modem, proposée par la présidente de l’Assemblée nationale est confirmée par 28 voix pour et 22 contre, alors que Richard Ferrand n’a reçu que 39 voix pour et 58 contre ; le nouveau président du Conseil tient donc son mandat d’une voix puisqu’il aurait fallu 59 voix contre, soit les trois cinquièmes des suffrages exprimés, pour bloquer sa nomination. En 2025, le Conseil constitutionnel est toujours composé d’hommes et de femmes qui ont sans doute « fait leur droit » lorsqu’ils et elles étaient étudiant-e-s mais qui depuis ont « fait de la politique » soit directement comme député, sénateur ou ministre, soit indirectement comme directeur de cabinet ou conseiller de ministre ou de président.

Le plus surprenant est le consensus des politiques et de la doctrine contre le système actuel de nomination qui s’exprime régulièrement tous les trois ans et le maintien pourtant de cette procédure alors que les politiques pourraient donner suite à leur critique en la modifiant. Ce paradoxe pourrait s’expliquer par le triple avantage que les politiques trouveraient au système actuel : dénoncer la politisation des nominations, dénoncer la politisation des décisions et se réserver la possibilité d’un « pantouflage » institutionnel en fin de carrière. Une manière de corporatisme des professionnels de la politique.

Au point où le Conseil constitutionnel en est arrivé de son histoire, au moment où des voix s’élèvent, de plus en plus nombreuses, pour demander la suppression du Conseil constitutionnel ou sa transformation en simple instance consultative, dans le contexte de montée en puissance régulière des courants populistes remettant en cause les droits et libertés qui font, depuis 1789, l’identité constitutionnelle de la France, il est urgent d’affirmer que le contrôle de constitutionnalité est un élément consubstantiel à la qualité démocratique d’une société. Et en conséquence, qu’il est urgent, comme l’affirmait encore François Sureau dans son discours à l’Académie française du 9 janvier 2024, d’engager une réforme profonde du Conseil constitutionnel qui le mette au niveau de sa mission revendiquée de gardien des droits fondamentaux. Le 1er juin 2023, des députés ont déposé une proposition de loi constitutionnelle « sur l’encadrement de la nomination des membres du Conseil constitutionnel et sur la publication des opinions séparées » ; d’autres propositions existent pour nourrir le débat constituant et le faire réussir.

En attendant – mais pas trop longtemps ! – il faut faire avec le Conseil dans sa composition actuelle. Et avec la doctrine qui veillera au respect dans les faits des engagements d’indépendance et d’impartialité pris publiquement par les nouveaux conseillers constitutionnels. A suivre, donc.

➤ Plan :





























Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Retour sur la controverse autour du recours à l’article 11 ou à l’article 89 pour réviser la Constitution de 1958, Eric SALES, Maître de conférences de droit public, HDR, Faculté de droit et de science politique de l’Université de Montpellier, CERCOP

Retour sur la controverse autour du recours à l’article 11 ou à l’article 89 pour réviser la Constitution de 1958 Eric SALES , Maître de conférences de droit public, HDR, Faculté de droit et de science politique de l’Université de Montpellier La controverse autour du recours à l’article 11 ou à l’article 89 pour réviser la Constitution de 1958 est bien connue des constitutionnalistes. La différence entre ces deux dispositions constitutionnelles est pourtant nette, l’article 11 permettant l’organisation d’un référendum législatif – pour faire voter par le peuple une loi ordinaire dans un domaine juridiquement déterminé – alors que l’article 89 peut déboucher sur un référendum constituant – par lequel le souverain valide une loi constitutionnelle – après l’adoption préalable du projet de loi en termes identiques par les deux chambres du Parlement. La discussion porte en réalité sur une distinction établie entre la lettre de la Constitution et sa pratique bien synthétisée notamment, en d...

"Napoléon et le roman national : l’excuse historiciste", Alexandre VIALA, Professeur à l'Université de Montpellier, Directeur du CERCOP

  "Napoléon et le roman national : l’excuse historiciste",  Alexandre VIALA,  Professeur à l'Université de Montpellier, Directeur du CERCOP Il eût été surprenant que la commémoration de la mort de Napoléon Ier n’attirât point les polémiques autour de la question hautement sensible de la mémoire. Rompant avec ses prédécesseurs qui, à l’exception de Georges Pompidou, n’ont jamais célébré celle de l’empereur, Emmanuel Macron a tenu cette semaine à lui rendre hommage aux termes d’un discours calibré prononcé sous la coupole de l’Institut de France et suivi par le dépôt d’une gerbe aux pieds du tombeau des Invalides. Le bicentenaire de la disparition du captif de Sainte-Hélène, survenue le 5 mai 1821, ravive la querelle qui oppose aujourd’hui, autour de la question de l’histoire, deux discours que les mots d’Emmanuel Macron, fidèle à sa rhétorique du « en même temps », ont tenté de dépasser en définissant ainsi son initiative : « commémorer n’est pas...

Le prix Sabatier d’Espeyran 2025 a été décerné à Gohar GALUSTIAN

    Le prix Sabatier d’Espeyran 2025 a été décerné à Gohar GALUSTIAN ➤ Décerné par l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier, conjointement avec la Ville de Montpellier, le prix Sabatier d’Espeyran récompense une thèse ou un travail équivalent de jeunes chercheurs montpelliérains. Depuis 2011, le prix Sabatier d’Espeyran distingue un travail publié ou non publié, réalisé dans les trois ans précédant l’attribution. Chaque année, l’Académie attribue ce prix à travers l’une de ses trois sections : Lettres, Sciences, Médecine.  ➤ Cette année, c’est la section Lettres qui a organisé l’édition, récompensant un travail relevant des sciences humaines et sociales. Le jury, présidé par le Président général de l’Académie et assisté du président de la Section Lettres, comprenait : L’ensemble des membres de la Section Lettres souhaitant participer, Des rapporteurs étrangers à la Section, Le Secrétaire perpétuel de l’Académie, Un représentant de la Ville de Montpellier, Les pr...